
Aujourd’hui
Joshua MacLowry buvait. Il ne savait plus vraiment pourquoi – sans doute par habitude, ou bien pour oublier, comme les autres. Oublier qu’à trente-cinq ans il n’avait rien fait de sa vie, rien que jouer la petite frappe toute son adolescence et tomber plus bas encore après ses vingt ans. Il trempait dans plus d’affaires louches qu’il n’en pouvait compter, du braquage de bijouterie au trafic de drogue, sans compter d’innombrables vols à l’étalage. La déchéance dans laquelle il était tombé lui faisait l’effet d’un puits sans fond ; alors il achevait de se noyer dans une bouteille.
- Joyeux anniversaire, Josh, et félicitations ! balbutia-t-il pour lui-même, la bouche pâteuse.
Il fit un signe vague au barman, qui vint lui servir un verre supplémentaire avec un air réprobateur. Dans le liquide ambré se dessinaient les fantômes de son passé. Joshua battit des paupières pour faire disparaître les images qui dansaient devant ses yeux, sans succès ; il revit le bain de sang, les forces armées qui tiraient sans discernement, les corps de ses parents qui tombaient à terre au milieu de dizaines d’autres. Il revit la longue bannière de tissu clair flotter un instant dans les airs avant de retomber doucement, enveloppant ces hommes et ces femmes dans le linceul des convictions pour lesquels ils étaient morts. Il entendit à nouveau les hurlements de la foule, l’explosion assourdissante des détonations. Il sentit sur sa joue les gouttes d’un sang étranger qui l’avait éclaboussé, et croisa une dernière fois le regard du soldat, ces yeux noirs, froids, durs et déterminés, ce regard sans âme, sans émotion, qui l’avait suivi partout depuis ce jour, ce regard qui était devenu sien.
Il suivit des yeux la silhouette du petit garçon qu’il avait été, le regardant s’enfuir en courant, la vue embuée de larmes. Puis ce tourbillon nébuleux de souvenirs entremêlés disparut avec la dernière goutte du verre. Josh s’ébroua pour se débarrasser de ces réminiscences comme d’une nuée de mouches. Il voulut s’appuyer sur le bord du comptoir, mais ses coudes tremblants glissèrent, le faisant basculer en avant. Son menton heurta durement le bois lustré. Cessant de lutter, il sombra lentement dans les brumes de l’inconscience.
La dernière chose qu’il vit fut ce vieil homme en complet brun, debout près du bar, qui le regardait droit dans les yeux.
*
Zaphania émergea doucement de son sommeil léger. Paupières closes, elle respira profondément, savourant la quiétude qui l’emplissait. Ce fut alors qu’elle constata qu’elle n’était plus assise, mais allongée sur un sol à la texture étrange. Elle ouvrit brusquement les yeux.
Une lumière vive assaillit ses pupilles, suivie d’un flot de couleurs inaccoutumées. La vaste mer d’azur tranquille d’un ciel limpide, le coton paresseux de quelques nuages orphelins d’un blanc de neige, les hautes silhouettes vertes d’arbres élancés aux feuillages ébouriffés se détachaient au-dessus d’elle en un tableau surprenant. La jeune fille se redressa sur ses coudes, provoquant la fuite d’un papillon citron posé sur une fleur toute proche. Egarée, elle cherchait à comprendre. Etait-ce un rêve ? Son esprit n’avait pu créer aussi distinctement cette mosaïque de sensations nouvelles : la brise parfumée dans ses cheveux, la teinte délicate d’un bouquet de violettes, les taches lumineuses du soleil filtrant à travers les feuilles et dessinant dans l’herbe un essaim scintillant, le bourdonnement d’une abeille dans les buissons, les trilles mélodieux d’un couple d’oiseaux nichant entre les branches – le simple sentiment que le monde était vivant.
Alors, une pensée timide se fraya un chemin jusqu’à sa conscience.
« Suis-je morte ? »
Zaphania se leva, savourant le contact nouveau de l’herbe sous ses pas, respirant le parfum enivrant de la vie. Comment aurait-elle pu mourir ainsi, sans raison, simplement assoupie sur un banc en pleine rue ? Elle était jeune et bien portante ; elle doutait fortement que quiconque eût eu l’étrange idée de la tuer. Peut-être un accident s’était-il produit – une voiture qui aurait perdu le contrôle et aurait percuté son siège ? Tout ceci lui semblait inconcevable. Elle ne se sentait absolument pas morte ; bien au contraire. En quête d’une réponse, quelle qu’elle fût, elle commença à marcher, s’engageant sur un sentier qui la conduirait hors de la clairière où elle avait échoué, prêtant attention à chaque détail de ce qui l’entourait. Une créature qu’elle ne put apercevoir fila dans un fourré dont les feuilles frémirent dans un murmure ; son pied effleura une fleur à la corolle d’un bleu éclatant. Une coccinelle s’envola d’un rocher revêtu de mousse.
Puis un petit espace dégagé entre les arbres s’ouvrit devant elle, et la jeune fille s’y engouffra. Un homme se tenait là, lui tournant le dos. L’entendant approcher, il pivota pour lui faire face ; avec un sourire, il souleva son chapeau de feutre en une esquisse de révérence.
- Mademoiselle M’Bana, je présume ?
« Comment connaît-il mon nom ? »
Masquant sa stupéfaction, Zaphania s’obligea à garder contenance.
- Qui êtes-vous, et où sommes-nous ? s’enquit-elle, d’une voix moins assurée qu’elle ne l’aurait souhaité.
- Ray Wilder, pour vous servir, annonça l’homme, s’inclinant à nouveau légèrement. Et nous nous trouvons au beau milieu d’Elmgrove.
- Elmgrove, la capitale ? Vous vous moquez de moi ? Depuis quand y a-t-il une forêt à Elmgrove ?
- Il n’y en a hélas plus depuis bien longtemps, soupira Wilder, le regard errant entre les rameaux d’un buisson épineux. Mais là n’est pas la question.
- J’ai peur de ne pas bien saisir, répliqua la jeune fille.
Au même instant, un homme d’une trentaine d’années surgit d’un sentier hachuré de branches basses, des épines accrochées à son imperméable beige. A en juger par son œil vitreux et sa démarche hésitante, il était éméché. Il tituba lourdement jusqu’à Ray Wilder, posa une main sur l’épaule du vieil homme pour conserver son équilibre.
- C’est un plaisir de vous rencontrer, monsieur MacLowry, lui dit poliment l’inconnu au complet brun. J’aurais certes aimé que ce fût en d’autres circonstances, mais… permettez-moi de vous souhaiter un heureux anniversaire.
- Attendez, on se connaît ? voulut savoir l’autre, plissant les yeux comme pour mieux distinguer un souvenir brumeux. Je vous ai vu au bar, non ? Je…
Une quinte de toux emporta ses paroles, émiettant les mots.
- Où je suis ? demanda finalement le dénommé MacLowry.
- Décidément, vous n’avez de cesse de poser la mauvaise question, déplora Wilder, secouant la tête comme un père navré de l’attitude de ses enfants. Mes chers amis, il ne s’agit pas de savoir où nous sommes, mais quand nous sommes.
*
À suivre...
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