* Opération Orbis - Partie 1

" Créé en 2006 en mémoire de Clara, décédée subitement à l’âge de 13 ans des suites d’une malformation cardiaque, le Prix Clara couronne chaque automne les lauréats d’un grand concours de nouvelles ouvert aux adolescents de moins de 17 ans. Le jury, présidé par Erik Orsenna, est composé de onze personnalités du monde des lettres et de l’édition. [...] Les textes couronnés sont rassemblés dans un recueil intitulé "Pour Clara", édité aux Éditions Héloïse d'Ormesson et mis en vente chaque automne dans toutes les librairies au prix de 10 euros."

Pour en savoir plus, cliquez ici.

Opération Orbis est la nouvelle que j'ai écrite cette année pour le Prix Clara (ici, celle écrite en 2008).
Ci-dessous, la première partie...

        • Note du 13/07/09 : je n'ai pas été retenue parmi les lauréats du prix Clara 2009.

 

    « Chacun de nos actes est immuable, ainsi que l’est chacune de nos erreurs ; et ce qui a été fait ne saurait être défait. »

    - Voici la citation que vous devrez commenter ; vous me rendrez vos dissertations jeudi prochain. Vous pouvez sortir.
    La rumeur d’une foule en mouvement s’éleva entre les murs de l’amphithéâtre. Les discussions s’embrasèrent aussitôt, emplissant la salle de leur bourdonnement confus. Zaphania bondit sur ses pieds, s’empressant de quitter l’arène, ce temple de la philosophie où fusaient comme des armes les noms sacrés de penseurs d’autrefois. Elle gagna bientôt l’avenue qui longeait l’université, laissant son regard errer autour d’elle sans s’accrocher à rien. Ses semelles égrenaient leur martèlement régulier sur l’asphalte ; une multitude de fines tresses noires effleurait ses joues et ses épaules, nimbant d’un halo obscur la peau sombre de son visage.

    Et tout autour, le monde était gris. Grises les armées d’immeubles dressés là, bataillons de géants de pierre et de béton drapant leur royaume d’une ombre froide ; grises les longues routes trop droites s’élançant à l’assaut de l’horizon ; grise la voûte céleste asphyxiée par le souffle nauséabond de l’humanité. Tout comme le reste de sa génération, Zaphania n’avait jamais connu la Terre telle qu’elle avait été autrefois, vaste asile de la vie. Au-delà de quelques livres d’Histoire, ce passé haut en couleurs lui était étranger. Jamais son regard n’avait rencontré la surface limpide d’un lac, les vertes frondaisons d’une forêt, les vagues impétueuses d’un océan ou les dunes ocrées d’un désert. Jamais elle n’avait posé le pied dans une de ces maisons aux fenêtres fleuries, si accueillantes sur les tableaux anciens qu’elle avait parfois contemplés avec envie. Jamais elle n’avait joué avec un chiot malicieux ni senti sous ses doigts la douceur d’une fourrure féline.

    Ce monde ne le lui avait pas permis – ce monde moribond qui tombait en poussière, qui étouffait dans l’œuf l’essence même de la vie. Balayant ces pensées moroses d’un battement de cils, la jeune fille se laissa tomber sur un banc proche, resserrant autour d’elle les pans de son manteau pour lutter contre la fraîcheur d’avril. Sans prêter attention au vieil homme au chapeau de feutre brun assis sur le banc voisin, qui semblait l’observer avec curiosité, Zaphania ferma les yeux et se laissa emporter dans une rêverie où scintillaient comme un sourire les couleurs de l’arc-en-ciel.

 

*

 

Cinq mois plus tôt

    - Il n’est pas question que nous donnions suite à vos projets abracadabrants, Wilder ! Ce sont des lubies idéalistes du siècle dernier, qui n’intéressent plus personne et n’auraient de toute manière aucun avenir. Nous avons des affaires bien plus importantes à traiter au sein de ce ministère, alors veuillez cesser de nous harceler !
    Matthew Bales, porte-parole du tout-puissant Ministère des Affaires Urbaines, abattit son poing sur le bureau, faisant tressauter une intimidante pile de dossiers en équilibre précaire. Ray Wilder tâcha de conserver son calme, s’absorbant quelques secondes dans la contemplation du tableau abstrait aux motifs chaotiques fixé au mur. Se redressant sur le siège inconfortable destiné aux visiteurs, écrasé sous la suprématie du semblant de trône à haut dossier de cuir noir qu’occupait Bales, il inspira longuement avant de répondre.

    - Vous n’ignorez sans doute pas que, d’après les derniers sondages, l’opinion publique est au plus bas, sans parler du moral des habitants. Il serait bien mal venu de votre part d’écarter une proposition qui permettrait d’entretenir votre image, tout comme le bien-être de vos sujets – pardon, des citoyens.
    Cette ostensible erreur délibérée ne fit qu’aiguiser la colère du porte-parole. Le petit homme à l’impeccable costume bleu marine perdit toute retenue. Jaillissant de son fauteuil comme un diable de sa boîte, il se mit à vociférer.
    - Sortez d’ici immédiatement ! Je n’écouterai pas une minute de plus vos calomnies ! Je ne tolérerai pas que vous sollicitiez un entretien avec moi pour venir m’insulter dans mon propre bureau, au sein de mon propre ministère, sous prétexte de m’entretenir une fois de plus d’un projet parfaitement absurde !
    Wilder se leva calmement, chassa une poussière imaginaire du col de son complet brun, et se dirigea vers la porte d’une démarche mesurée. Avec un sourire poli, il conclut :
    - Je vous remercie de votre patience et de votre courtoisie, monsieur Bales.
    - Fichez le camp !

    Et le battant claqua violemment derrière lui, tremblant sur ses gonds. De l’autre côté du mur, quelque chose s’effondra avec fracas, déclenchant un torrent de jurons. Une secrétaire en tailleur gris pâle passa en hâte dans le couloir, s’efforçant de réprimer un éclat de rire. Ray Wilder soupira. Il semblait que personne ne l’écouterait jamais. Ce n’était pas la première fois qu’il se heurtait aux refus et à l’incompréhension, mais il avait rarement rencontré un homme aussi nerveux et colérique que Bales, ce qui ne facilitait pas les choses. Sans se défaire de son apparente sérénité, il descendit les marches, traversa le hall brillamment éclairé et sortir du ministère. L’air froid de novembre lui mordit les joues ; Wilder enfonça son chapeau de feutre sur son crâne et remonta la rue à grands pas, plongé dans ses pensées.

    Il n’avait que bien peu connu ce que tous nommaient pudiquement « le monde d’avant » –  le temps que s’envole une poignée de ses plus jeunes années – mais il en conservait un souvenir impérissable, myriades d’images émaillées de joie qui fourmillaient dans sa tête, bouffées d’oxygène qui venaient gonfler ses poumons depuis les instants lointains de ce passé perdu. A présent, l’âge le rattrapait, faucon guettant sa proie, et il savait qu’il avait atteint le crépuscule de sa vie. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à quitter ce monde sans avoir tout tenté pour le sauver. Alors il allait, de ministère en ministère, de bureau en bureau, tentant de convaincre les hommes les plus influents du pays de redonner un souffle de vie à cette Terre agonisante. Son projet se nommait « Renaissance », et il l’avait longuement bâti avant de le soumettre à qui que ce fût. En vain.

    Depuis les sombres jours du Puma – Plan d’Urbanisation Massive – instillé par les dirigeants du G12, le groupement des États les plus riches de la planète, les cinq continents avaient été couverts de béton, succombant lentement à une mort grise et insidieuse. Ce plan d’urgence était destiné à remédier à l’alarmante surpopulation du monde, éradiquant la quasi-totalité des espaces naturels pour les changer en villes, rongeant même la surface des mers et des océans pour accroître les terres, grignotant peu à peu l’espace vital au profit de la survie humaine. La majeure partie des espèces végétales et animales avait décliné jusqu’au seuil de l’extinction totale, emportant l’âme du monde à sa suite. Toute tentative de rébellion avait été douloureusement réprimée, et désormais l’autorité suprême de tout État revenait au Ministère des Affaires Urbaines. Ceux qui osaient suggérer une politique plus « verte » étaient peu à peu réduits au silence – Ray Wilder ne le savait que trop bien.

    Mais un problème demeurait, et de taille : la Terre étouffait, privée de ses poumons suite à la mort des forêts, privée de pluie puisque trop peu de mers restaient pour alimenter les sanglots du ciel. Que l’humain courût à sa propre perte importait peu à Ray ; mais qu’il condamnât avec lui la planète toute entière… il ne pouvait supporter cette idée. Il s’était accordé un délai de trois ans pour convaincre les Ministres, s’érigeant au fil du temps une réputation de fauteur de troubles. En ce triste jour de novembre, la troisième année  de son combat venait de s’écouler. C’était terminé.
    Fils d’un savant fou qui avait perdu la raison suite à sa dernière découverte et avait fini ses jours entre les murs d’un hôpital psychiatrique, le vieil homme s’était souvent demandé s’il n’avait pas hérité de cette folie obstinée, qui le pousserait un jour à accomplir des actes au-delà du raisonnable. Si c’était le cas, le temps était venu de le prouver. Après ces trois années, il ne lui restait plus qu’une seule solution, celle qu’il s’était juré de n’utiliser qu’en dernier recours. Et, tout en remontant la rue qui le conduisait à son hôtel, Ray Wilder songea qu’il était l’homme qui allait changer le destin de tous les autres.

 

*

À suivre...

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Dernière mise à jour de cette page le 14/07/2009

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